Ce sont vos propos qui m’inquiètent, M. Lisée !

Le Parti Québécois (PQ) a élu son Chef, Jean François Lisée, ex-ministre des Relations internationales, de la Francophonie et du Commerce extérieur du Québec, théoricien de la convergence culturelle et d’une immigration « parfaite ».

Jean-François Lisée s’est fait remarquer dans les dernières lignes droites de la campagne pour l’élection comme chef du Parti Québécois par un virage identitaire très marqué. Ce qui lui a permis de bousculer un rival plus inclusif, Alexandre Cloutier, qui s’est même fait taxer de multiculturaliste, l’injure suprême pour un souverainiste, et d’affinités avec Adil Charkaoui*. Je soupçonne d’ailleurs ce dernier d’être un fin stratège. Il s’est dit que M. Cloutier risquait de rallier les immigrants « imparfaits » à la cause péquiste, alors autant mettre la table pour Lisée. Adil Charkaoui, porte-parole du Collectif québécois contre l’islamophobie, avait déclaré sur Facebook : « Cloutier plaide pour l’ouverture et le renouveau alors que Lisée s’enfonce dans un débat identitaire et dans l’héritage de la charte islamophobe de Drainville. ». J. F. Lisée s’est empressé de sauter sur ces propos jugés favorables, les déformant et amplifiant leur portée en «appui public de l’Imam Adil Charkaoui» à la candidature de M.  Cloutier, faisant preuve d’une démagogie stupéfiante. Tous les moyens sont-ils vraiment bons pour gagner un combat? Surtout en politique? Pas sûr, le retour de bâton peut-être très dur.

À mon avis, Alexandre Cloutier pouvait rallier à sa cause des néo-québécois, surtout ceux de l’immigration imparfaite, qui contrairement à ce qu’on croit, n’ont pas juré allégeance au parti libéral québécois; Jean François Lisée sûrement pas. Ses propos controversés du 27 septembre et la tentative peu convaincante de les rectifier lui coûteront bien des votes. Vouloir gagner une bataille est une chose, mais saborder la guerre pour gagner un combat  semble être une vision à court terme. Il ne faut pas penser que les néo-québécois ont la mémoire courte ou qu’ils ne votent pas. Les propos qui blessent et qui les stigmatisent sans arrêt ne peuvent aucunement permettre des gains politiques. Ce qui s’est passé en 2014 avec la charte des valeurs québécoises de Pauline Marois, portée par Bernard Drainville en est une preuve, s’il en fallait une.

Revenons un peu aux propos de M. Lisée sur l’immigration parfaite qui serait celle de la sélection que les employeurs de Québec font à « Paris, Bruxelles et Barcelone », des immigrants qui correspondent « exactement à la demande d’emploi », qui sont immédiatement embauchés et « immédiatement intégrés ». Il s’est ainsi pas mal coupé de ceux qui se retrouvent classifiés, malgré eux, dans la case « imparfaite ». Immigrants imparfaits les haïtiens, africains ou Jamaïcains, les  maghrébins, asiatiques, arabes, afghans et j’en passe. À mon avis, il doit aujourd’hui des excuses à des centaines de milliers de néo-québécois. Aux immigrants chinois, par exemple, établis au Québec depuis longtemps, qui ne parlent pas ou peu le français mais investissent dans l’économie, par des petits commerces, restaurants et autres, et qui ont donné naissance ou ont élevés ici des néo-québécois, francophones, mais « immigrants imparfaits » malgré eux? À ces ingénieurs, médecins et autres immigrants surqualifiés, maghrébins, haïtiens, subsahariens et bien d’autres provenant dès fois de cet axe Paris-Bruxelles-Barcelone, qui n’ont jamais trouvé de travail dans leur domaine, qui ont fait le choix de rester, de pratiquer des métiers qu’ils n’auraient jamais imaginé faire, juste pour s’occuper de leur famille et donner une chance à leur progéniture. Eux aussi immigrants imparfaits? Des excuses, même à la seconde catégorie d’immigrants économiques projetés, ‘’presque parfaits’’, les élèves ‘’francophones’’ mais surtout à tous les autres peut-être juste francophiles qui, formés ici dans des prestigieuses universités pourraient choisir de vivre au Québec. L’immigration québécoise, pour François Lisée n’est donc plus un projet de vie, de société, de sentiment d’appartenance et d’acceptation de part et d’autre mais plutôt un plan économique et social ambigu. En quoi un travailleur recruté à Paris, Barcelone ou Bruxelles serait-il un immigrant plus parfait que le maghrébin qui conduit son taxi et qui a sa vie ici depuis 15, 20, 30 ou 40 ans? Essayez de trouver une réponse simple à la question et vous comprendrez pourquoi les propos de M. Lisée font sursauter. Rajoutez à cela l’allusion à l’arme sous la burqua, la tirade sur le burkini, et l’intégration à sens unique sous-entendue dans ses propos et ses propositions, vous comprendrez que les immigrants que nous sommes se disent qu’avec lui nous voilà repartis dans une poussée d’exclusion et de promotion de l’intolérance. Les propos de M. Couillard qui le renvoient aux groupes de droite l’inquiètent, comme il l’a dit dans les médias, mais moi, et je ne suis pas la seule, ce sont ses propos qui m’inquiètent. Oui, des propos et une rhétorique que l’on retrouve généralement chez les partis européens de droite qui ont durci leur politique d’immigration une fois arrivés au pouvoir, se méfiant principalement des musulmans et affichant un repli identitaire, une intolérance à tout ce qui n’est pas semblable à soi. Est-ce le programme auquel il faudrait s’attendre avec M. Lisée en 2018?  J’espère que non, mais ne pas aller au bout de son virage identitaire serait pour lui se mettre à dos cette branche du PQ qui tire à droite toute! Ces prochaines élections risquent de réveiller pas mal de cassures alors qu’il y a encore des plaies à panser.

Le second aspect que j’ai trouvé indélicat dans la déclaration de M. Lisée c’était le fait de prôner l’intégration économique parfaite des nouveaux arrivants recrutés par les prestigieux salons de Paris-Bruxelles et Barcelone alors que les statistiques montrent ici un taux de chômage des immigrants très élevé et cela a souvent rarement à voir avec leurs qualifications. Pas grand chose n’est fait, il faut le dire, par tous ses gouvernements successifs, libéraux comme péquistes pour vraiment promouvoir l’intégration des immigrants, et inciter les entreprises d’ici à les recruter. On invite par contre,  des entreprises québécoises à aller dans d’autres pays, en collaboration avec des agences comme Pôle Emploi et Actiris, qui eux ont la vocation de caser leurs concitoyens qui cherchent du travail. Trouvez l’erreur! Recrutez votre propre main-d’œuvre immigrante qualifiée d’abord! Je peux comprendre la démarche pour des postes en innovations technologiques, ou requérant des expertises qu’on ne trouverait pas au Québec mais faites l’exercice de passer à travers la liste des emplois recherchés dans ces trois capitales européennes depuis huit ans et voyez donc s’il y a une infime possibilité de ne pas le combler avec les résidents ou nationaux. Cette façon de faire contribue en grande partie à légitimer la méfiance et à perpétuer  le manque d’ouverture des employeurs québécois envers les immigrants, surtout ceux estampillés minorités visibles. Pourquoi ne pas travailler à créer des liens, des programmes, comme ceux initiés par nos voisins ontariens, qui visent à aider les professionnels formés à l’étranger à se trouver un emploi correspondant à leurs compétences et à leur expérience? Ce serait là le travail à faire pour avoir une société plus juste faute d’être parfaite. Pour paraphraser Abraham Maslow une immigration parfaite serait celle ‘’où la possibilité de la réalisation de soi serait offerte à tous les individus’’.

Pour finir, le Québec n’est pas une société parfaite, s’il en existe une d’ailleurs, alors cette idée de perfection dans la sélection des gens qui vont en faire partie fait froid au dos. C’est aussi une notion galvaudée par l’extrême-droite. Le Québec n’est pas la France, et c’est pour cela que beaucoup d’immigrants l’ont choisi, alors, s’il-vous-plaît, chers politiciens, arrêtez d’importer les fantasmes français d’intégration ici. Quand le PQ, la CAQ et autres partis qui veulent toujours comparer les ‘’bibites’’ françaises à la réalité québécoises auront compris cela, ils feront certainement plus de gains avec les immigrants. Mais, si la tendance actuelle se poursuit, pour parler comme CNN, nous aurons peut-être  une surprise aux élections de 2018, une vague orangée, Québec-solidaire ou NPD Québec. Ce serait une bonne claque pour les deux partis traditionnels qui prennent la population pour acquise.

* Adil Charkaoui, Montréalais d’origine marocaine, longtemps visé par des certificats de sécurité et porte-parole du Collectif québécois contre l’islamophobie.

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